Je me souviens…

La pièce de lard fumé

Accrochée au clou planté dans la poutre centenaire de la cheminée de la cuisine par une ficelle de coton, la pièce de lard fumé attira toute mon attention. Non seulement parce que sa douce odeur de hêtre me chatouillait les narines et taquinait mes papilles mais parce qu’elle fit resurgir en moi un souvenir d’enfance. Cet âge où tout se précipite en avant première ; les premières complicités, les premiers déchirements, les premières rages, les premiers baisers, les premiers rêves d’évasion… les premiers tout.C’était un après-midi de juillet à la plage. Jean torse nu était suspendu par les pieds aux anneaux du vieux portique, la tête et les bras dans le vide, il était en chair et en os le cochon pendu ! Les muscles de ses mollets hâlés se contractaient et se détendaient à chaque balancement. Son large short de coton rouge plissé en accordéon dévoilait des cuisses désespérément blanches. Ses épaules étaient aussi tannées qu’une couenne de lard contrastant avec son ventre grassouillet moins bronzé, son visage et ses oreilles étaient écarlates du sang qui s’y précipitaient. C’est vrai, il avait la physionomie d’une pièce de lard.

A côté de nous il y avait trois filles qui gloussaient comme des oies et çà me gavait. Mon Jean était la vedette de ce spectacle ridicule et grotesque qu’il menait depuis seize bonnes minutes. Je n’avais qu’une envie c’était de renvoyer ces Peggy démouler des pâtés dans leur bac à sable. Je ruminais en cherchant le regard de Jean malheureusement aveuglé par ces trois idiotes. Je ruminais un plan vite abandonné. Jean perdit l’équilibre et se retrouva le groin planté dans le sable. Mon rire tonitruant réveilla les quelques vacanciers léthargiques. Furieux et vexé, il releva la tête, le sable lui collait au visage comme de la chapelure et là ce fut le clou final qu’il me servit sur un plateau. Je l’imaginais alors avec du persil dans les narines, prêt pour la photo d’une pub « tout est bon dans le cochon ». Reprenant mon souffle, je lui dis « allez arrête de faire l’andouille, c’est vrai quand on veut plaire tout est dans lard et la manière ».

Ce souvenir me donna l’eau à la bouche. Comme une voleuse je saisis la pièce de lard pour y couper quelques lardons.

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